Terre, allée

Tarragona, Espagne, août 2016

 

Anne Lauricella Mots voyageurs Espagne Tarragona vue

 

le vert de l’Espagne

peigné de lumière

crêtes en cils

des sapins

tissages serrés

des palmiers

au loin les pins

alignés

sur la mer

______

 

que toute vie

perçue sur la terre

m’est partie

du monde entier

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qu’il n’est que de m’asseoir

au bord d’un balcon

et de le chanter

_____

 

où sont les gens ?

 

pas un bruit hormis

les cigales dans le bois derrière

stores baissés fenêtres muettes

et le vent dans le fuseau

des pins très hauts

de temps à autre un oiseau

minuscule se laisse tomber

de leur cime bat une fois

ses ailes dans un vol ourlé

de liberté

______

 

Anne Lauricella albert-marquet-le-cyprès,-printemps

© Albert Marquet, Le cyprès, printemps

 

pourquoi suis-je muette ?

c’est qu’à force

de prendre la vie à sa source

je suis devenue son lit

comme on dit d’une rivière

mais suis aussi l’arbre qui

se tient à son bord

coi

et le soleil

qui darde sur tout ça

______

 

le paysage est avare de mes mots

trop occupé à absorber

la lumière

______

 

seul geste possible

en ce jour parfait

celui de l’hirondelle

glissant

dans le bleu absolu

du ciel

______

 

que,

parmi tous,

 

les mots que je choisis

fassent mon portrait

______

 

tout voir

comme merveilleuses créations

arbres oiseaux maisons

et tes compositions à la guitare

et soi-même planté dans la vie

comme le point sur son i

 

car tout

est à sa place moi y compris créant

et recréant encore l’acte libre

de créer

______

 

en quoi le nom

de l’arbre sous le balcon

dont la paume velue

retient le bouquet charnu

de sa frondaison aurait raison

de ma description ?

______

 

c’est un mûrier

avec l’olivier il est mon préféré

et l’autre accolé

qui mine de rien lui tient la main

ses feuilles sont dentelées

tandis que son voisin a les mêmes

en rond sûrement ils sont

cousins

______

 

Anne Lauricella Mots voyageurs Espagne Tarragona mûrier

 

l’indescriptible me démange

je le gratte comme un prurit

aimerais le juste mot qui

ferait surgir en vos yeux

ces branches de laurier qui

n’en sont peut-être pas

ne font qui sait qu’y ressembler

ces feuilles qui donc

font mine de laurier

agitent en leur faîte

des structures délicates

comme de minuscules

et magnifiques exfoliations

en guise de frondaison

dentelles végétales

brandies comme des fanions

 

je veux dire aussi

le dentelé méticuleux

de l’acacia

sa symétrie jaillie

le long de tiges volontaires

comme tout droit

issues de terre

 

l’arbre derrière

mais quel est son nom ?

tout fourbi de feuilles fines

longues oblongues

dont chaque branche est si fournie

que cela fait comme une fourrure jolie

aux bras multiples

de ce doux géant

______

 

et ce pin-escalier

que des yeux chaque jour j’ai escaladé

deux tourterelles s’y sont accouplées

faisant tomber de longs fruits hérissés

d’épines ce grand balancier

qui tandis que vous lisez

ces lignes se balance encore, fier

compte les jours d’hier

jusqu’à l’éternité

______

Terre, allée a été publié dans la bibliothèque des Livres uniques fondée par Alena Meas.

Livre unique : Terre, allée, à feuilleter ici, avec des monotypes d’Alena Meas.

Anne Lauricella Terre Allée - livre unique - Alena Meas