Roman

 

Un roman en triptyque sur l’enfance

TOUT CE QU’ELLE CROIT

Ce triptyque a paru le 6 février dernier aux éditions BUCHET-CHASTEL, collection Qui-Vive

– – Avec le soutien du CNLAnne Lauricella roman tout ce qu'elle croit Buchet Chastel

Roman - inceste - Anne Lauricella Tout ce qu'elle croit - 4e de couverture - Buchet Chastel - Coll Qui Vive

Photo Anne Lauricella Buchet Chastel - Marc Melki

1re partie : CROIX 

Sommaire :

Elle croit être – Elle croit qu’il n’est pas décent – Elle a longtemps cru

Elle aime à croire – Le jour où – Elle croit – Elle croît

L’histoire d’une fausse identité construite à l’intérieur d’une structure familiale tyrannique. Celle de la démolition tragique de cette identité : pour mieux naître à soi-même.

 

— Extraits —

Elle le croit d’une intelligence exceptionnelle quand, dans la voiture, il demande soudain à la mère mais de qui est le texte de cette chanson, et d’une modestie ahurissante alors qu’il hoche simplement la tête en souriant parce qu’il a raison, c’est supérieurement beau puisque c’est écrit sur la cassette que c’est de Baudelaire

Elle croit voir, un instant, dans la forêt, sous les sapins très hauts, qu’il est nettement plus petit qu’eux, elle n’en croit pas ses yeux d’assister à sa relativité, elle s’empresse de l’oublier et se niche aussitôt de nouveau dans son ombre confortable et familière

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Toujours en elle, et pour longtemps, la sensation de ne plus habiter nulle part (elle est encore bien loin de savoir qu’elle est chez elle en elle). Pour lors commencent vingt années d’exil

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Elle a cru, pendant vingt ans, qu’il n’y avait pas de pilote à son bord, que son bateau était un bateau fantôme. Le jour où elle a pu entendre que si, il y avait quelqu’un, et que c’était elle, elle a cru sombrer dans la faille qui s’ouvrait, elle a demandé à la personne qui lui avait dit ça de lui tenir la main, elle est tombée quand même, elle a cru ne pas pouvoir s’en relever – deux fois (Il lui a fallu beaucoup de temps pour oser apprendre à marcher seule)

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Elle s’est longtemps considérée comme moins qu’humaine devant toute personne qui l’écrasait tant soit peu d’un regard ou d’un mot

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Elle croit encore parfois (souvent même, voire presque tout le temps), que ce n’est pas vrai, que son père aidé de sa mère ne l’ont pas jetée par-dessus bord, en pleine mer, comme un cadavre

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Un jour, elle croit rêver. L’amant resurgit par la fenêtre. La porte n’a toujours pas retrouvé sa clé. Elle voit d’abord ses belles boucles. Elle croit défaillir. Il n’est là que pour récupérer la table de la cuisine qui lui appartient, et mettre une majuscule à leur adieu. Après qu’il ait disparu par la même fenêtre, elle halète sur le lit. Puis elle se lève, s’approche de la fenêtre. Elle attend un peu. Elle ne veut pas que son corps en tombant le tue. Elle doit lui laisser le temps de descendre les six étages. Elle attend. Et parce qu’elle attend elle se dit. Ou alors. Ou alors prendre n’importe quel cahier qui traînera et s’y reconstruire. Tout reprendre depuis le début. Chercher le pur. Et si elle trouve le pur, continuer. Et c’est là qu’elle trouve le petit cahier d’écolier vert et noir. Elle se met à forer. Elle fore, fore, creuse le puits du vrai, du beau, du juste. Quand elle lève la tête du cahier, elle étouffe toujours, crève dans cette petite chambre à la porte condamnée. Mais elle tient. Elle tient désormais par les mots

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Et puis un jour, elle croit enfin trouver l’arbre sous lequel s’abriter (elle a raison). Elle s’est souvenue d’un livre qu’elle a lu il y a longtemps. Et c’est lui. C’est le livre qui la sauve. Un entretien de Charles Juliet. Des extraits de ses livres. Quand elle n’est pas au restaurant, à servir des hommes qui la reluquent, elle est là, sous la mansarde sombre. Elle ne lit pas, elle réapprend à respirer. Par les mots. Un peu.  Elle ne peut plus dormir (un peu) que la main sur ses mots à lui, Charles Juliet. Ses mots sont son oreiller, sa couverture, sa terre, son ciel. Ce petit bout d’air où son être, petit à petit, son être vrai prend vie pour la première fois. Elle ne sait pas encore qu’elle vient de naître. C’est une naissance difficile, à risque. On ne peut pas encore se prononcer, il est trop tôt. Elle, elle se croit encore perdue (elle ne l’est plus tant que ça. Plus autant, plus pareil)

…/…

Elle croit que dans ce qui s’ouvre là, dans ce « elle croit », elle peut tout, absolument tout ranger de sa vie, elle ne sait pas vraiment pourquoi, comme une boîte qu’elle aurait longtemps cherchée et qui peut enfin tout contenir, sans qu’elle laisse rien, rien de côté, pas le moindre petit bout de laine (elle le croit très fort, et très vite, elle croit que non, toujours ce grand vilain doute parce qu’elle a toujours peur que non, que ce qui est beau et bien ne peut pas durer – mais ça c’était d’habitude, et cette fois, eh ben, non, ça va)

 

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          © Artémis cœur d’Artichaut, Hubert Viel

 

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2e partie : INVENTAIRE 

 

Pièce par pièce, objet par objet, que dit l’enfance dans le souvenir ?

Un inventaire à la Varda où les objets convoquent la mémoire. La famille qui se dessine à travers cette mosaïque laisse un goût doux-amer…

               © Photos DR

 

— Extraits —

 

La cuisine

— Au sol, le carrelage à damiers : jaune moucheté et bleu, le même dans la salle de bains et l’entrée en enfilade.

— La fenêtre est haute. Tu n’y vois qu’en montant à genoux sur l’évier. Ta mère accroche au loquet un miroir en faisant des grimaces quand elle s’épile la moustache.

— Tu laves la salade dans une bassine en sauvant toutes les petites feuilles avant qu’elles ne basculent dans l’émail blanc. Tu aimes les histoires de sauvetage. Tu adores le livre « La famille Tant Mieux en Amérique », où ils doivent « sauver » toutes les choses qu’ils aiment pour les emporter là-bas avec eux.

— En face de l’évier, un grand frigo blanc. Entre le frigo et la fenêtre, la litière du chat où il emporte parfois sa petite peluche, un chat siamois comme lui. Quand ta mère la raccommode, il attend qu’elle ait fini, assis à ses pieds.

— À gauche du frigo, une panière à pain plus haute que toi. Vous y rangez la flûte sur plaque et la baguette que vous achetez chaque jour. À l’intérieur du couvercle, un de vos dessins, sur un carton, un bonhomme coloré.

— Devant la panière, la gamelle du chat. Il t’arrive de découper pour lui des cœurs sanguinolents ramenés de la boucherie Jeannin. Un jour, tu crois que l’un d’eux bat dans ta main. Tu te régales, le lendemain, à le raconter à tes copines.

— La gazinière. Ta mère y fait brûler un jour une face des poissons panés de ton père. Elle les lui sert quand même, côté pile. Quand il s’en rend compte, les poissons volent dans la cuisine : des poissons planés.

— La machine à laver Faure, « F-A-U-R-E » dit la pub. La vôtre s’ouvre sur le dessus, un coussin rouge sur la vitre pour que le chat y dorme. Il s’y cramponne, toutes griffes dehors, quand elle essore.

— Dans le placard mural d’angle, au-dessus de la trappe à linge, la pharmacie. Tu adores les granules jaune poussin quand on digère mal. Le bruit que fait ta mère en y farfouillant te rassure, la nuit, quand tu es malade.

— Tu détestes les emplâtres couleur moutarde que ta mère vous colle sur le ventre quand vous avez « les vers ». Ils sont tellement difficiles à enlever une fois secs qu’un jour tu as la peur de ta vie en croyant que ça t’a fait un trou dans le corps alors qu’en fait c’est ton nombril.

— La table. Ton tabouret blanc alors que les autres ont des chaises. Parce que la cuisine est trop exigüe. Parce que tu es la plus petite. Parce que ça te fait rien d’avoir le pied de la table entre les jambes vu que comme ça tu es bien calée entre ton père et ta mère. Vous utilisez la rallonge quand il y a des invités depuis que la salle à manger sert de chambre à tes parents.

— Le dessin à la surface du chocolat chaud, les matins, quand tu viens d’y tremper les lèvres : l’espèce de champignon atomique qui s’étire jusqu’au centre. Les bulles qui protègent les petits tas de cacao non encore dissous dans le lait.

— Contre la table, le lambris sur le mur, comme dans un chalet. Par un nœud du bois, ton frère te fait croire qu’il peut voir la télé. Il ferme le petit trou par une miette, comme un bouchon. Ça te fait chouiner de jalousie tous les soirs pendant que vous mangez et ta mère est obligée de venir, ratant un bout des jeux de 20 heures.

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— Où est le petit poste de radio que ta mère écoute en préparant le repas ?… En l’aidant à écosser des petits pois, tu entends Michel Sardou : Quand j’étais petit garçon, je repassais mes leçons en chantant.

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3e partie : L’Armoire

Après le cri, et l’inventaire, il faut ranger. Le linge propre. Seulement, si possible, le linge propre. Le tout s’efforce de dépeindre le portrait le plus juste d’une famille dysfonctionnelle.

— Extraits —

Mon enfance me tiraille, m’élance comme une blessure de guerre. J’ai mal au bonheur perdu, à la jouissance d’être, révolue. J’ai mal à la paix, celle qui nous recouvrait comme un voile silencieux, ces fins de matinée, pendant que notre mère préparait le repas et que nous jouions dans la chambre. Celle de mon frère, la grande, à la moquette bleue comme une étendue d’eau. Les villages des petits personnages étalés partout. Mon frère construisait pour moi les édifices un peu difficiles, les voitures. Je m’en souviens d’une, un kart bleu qu’il avait fabriqué et avec lequel il me laissait jouer. Je me souviens d’avoir pleuré, inconsolable, le jour où mon frère, sans me prévenir, l’avait démontée pour en faire une autre. Déjà, je pleurais la disparition irréparable, le retour impossible. Il ne comprit pas ce qu’il jugea comme un excès de larmes. Ma mère non plus. Tous deux souriaient gentiment, « Allons ! », alors que je me débattais, peut-être pour la première fois, contre la conscience de la mort.