Des mots en peinture II

ROUTE ET CHEMIN

Ce recueil est né de la grande émotion que j’ai ressentie devant les pastels de Danielle BLOT-DUCREUX. Je n’en avais éprouvé de semblable, jusque-là (en matière de peinture figurative), que devant les toiles d’Albert MARQUET.

Des semaines entières, je me suis plongée dans les pastels qu’elle a accepté de me prêter.

Sommaire : Route et chemin /  Petite maison de vigne /  Les Genêts / L’Étang du Roy  / Pierre-à-Chaux

 

Anne Lauricella Danielle Blot-Ducreux Affiche Expo Usson en Forez

 

—  Extraits  —

 

il y a là

une frénésie d’air

et de lumière

en ce pastel

tant d’agitation

réelle

que tout, autour

dans la pièce

est rendu

à son irréalité

 

 

et que cet arbre un peu sévère

soit planté là dans le virage

ne doit pas inquiéter

mais conforter chacun

dans sa juste place

 

 

joie de l’air

boursoufflé de couleurs

le vert si jeune du pré

invite à le fouler

et à fouler

nos vies

 

 

doux fouillis de plantes

bordant le chemin

aussi légitime

que le chemin

bien que pas nommé

par un mot si simple et joli

anonymes fougères violettes

peut-être un peu cachées

doux ramassis

l’envie

d’y errer le regard

 

 

on voit bien que tout

a la même importance

pas le chemin moins

 

le fossé

ramasse autant de traits

de lumière

les bas-côtés autant

que la clairière

 

 

la lumière couche les couleurs

les dresse

comme des animaux sauvages

les tient en respect

– d’elle et du ciel

 

 

il a fallu vaincre

tous les pourquoi

les on-dit les il-faut

pour en arriver

à ce petit chemin

de liberté

qui monte à travers les arbres

 

 

La petite maison de vigne

Anne Lauricella Pastel Danielle Blot-Ducreux1

© PETITE MAISON DE VIGNE, DANIELLE BLOT-DUCREUX

 

Le calme serait enfin venu. Toutes nos aspirations à la paix auraient lentement sécrété cette petite maison-là, le long de son chemin de terre, bien calée entre la ligne d’horizon et son petit pré, bien imbriquée au centre du tableau, comme au cœur de nos préoccupations les plus essentielles.

 

 

petite pente

le chemin ruisselle

de sable, de gravier

la maison elle

bien arrimée sur ses bords

là depuis longtemps

bien avant le chemin

quand il n’était

qu’un sentier de chèvres

bordé d’herbes folles

 

 

une maison

comme le souvenir qu’on en aurait

simplicité de ses contours

de sa présence dans le jour

et des lignes alentour :

la vigne le chemin

les arbres l’horizon

 

 

il manque

le début et la fin du chemin

on le prend en train

on est projeté dans la vérité

de la petite maison

aussi saisissante qu’évidente

 

 

pas une maison d’enfance

une maison de labeur

pas de balcon les fenêtres

à peine ouvertes yeux mi-clos

sur le monde juste de quoi ne pas

être emmuré, l’essentiel

est à l’extérieur, l’heure

des vignes et des labours

l’utilité est sa cause

ce qui assène encore

son essence

 

 

L’Étang du Roy

 

Anne Lauricella Pastel Danielle Blot-Ducreux3

© L’ÉTANG DU ROY, DANIELLE BLOT-DUCREUX

 

elle est venue là elle a cherché

un moment où était ce plan d’eau

et de ciel

après d’étroits chemins bordés de ronces

et de buissons sombres

s’est ouvert l’étang

du Roy

 

 

c’est le temps que tu peins

autant que l’espace

entre l’œil et l’eau

la terre et le ciel

 

 

tout au fond du monde

il y a un lac

qu’elle a surpris

en plein abandon

 

 

muette est l’eau

muet le ciel

peignant tous deux la forêt

et son reflet

d’un même mouvement lent et

permanent

 

 

Pierre à chaux

Anne Lauricella Pastel Danielle Blot-Ducreux Pierre à chaux1

 

pourquoi les planches

des étagères de ce placard

– auquel il manque

mais ne manque pas

la porte

sont-elles peintes

en bleu ou rouge

irréguliers

il n’y a pas

de raison pas plus

que les paniers

ne furent placés là

pour décorer l’endroit

mais parce que

ils n’eurent pas de place ailleurs,

que l’ouvrage – quel ?

terminé, ils y furent entreposés

en attendant le retour

de la nécessité

 

 

des objets

déposés partout comme des vanités

célébrant

dans un silence sans fin

la fin de toute chose

et s’en moquant

et ne s’en moquant pas

attendant d’être écoutés

par le peintre

 

Anne Lauricella Pastel Danielle Blot-Ducreux Pierre à chaux5

 

à midi le silence

entre dans la maison

et c’est dedans

le silence du dehors

dehors le silence du dedans

partout

une grande intériorité

 

 

ici

l’on n’a pas peur

de la laideur

sous le pot d’une plante

qu’il fallait rehausser

un bidon de fer avec

l’étiquette encore de son contenu

 

mais des matériaux nobles, aussi

bois surtout, au sol

celui de meubles anciens

celui du chevalet

et de la petite table à roulettes

recouverte de boîtes ouvertes

pastels tendres Sennelier Rembrandt

pastels à l’écu, qu’on empoigne soudain

pour en sentir le poids, la poussière entre les doigts

comme un peu de pollen resté dans la paume

 

 

 

 

Anne Lauricella Danielle Blot Ducreux

© DANIELLE BLOT-DUCREUX, PASTEL